Essais. Première série
Ralph Waldo Emerson, 1841
Pourquoi laisse-t-on partir sa propre pensée, pour l'entendre ensuite, honteux, dans la bouche d'un autre ? Ralph Waldo Emerson répond à cette question dans douze essais, surtout dans « Confiance en soi » et « Compensation ». C'est un livre sur la manière d'écouter son propre jugement sans le confondre avec un caprice, et sur les raisons pour lesquelles tout, dans la vie, a un prix à payer.
Pour qui
Pour ceux qui se plient souvent à l'avis des autres, ont peur de paraître incohérents, cherchent leur voie dans les déménagements et les exemples d'autrui, ou veulent savoir où finit la confiance en soi et où commence l'entêtement.
Dans chaque œuvre de génie, nous reconnaissons nos propres pensées rejetées : elles nous reviennent avec une majesté étrangère.
Ta pensée dans la bouche des autres
Imagine une conversation où tu as une idée simple. Tout le monde dit autre chose, alors tu la laisses tomber : puisque personne ne pense ainsi, elle ne doit pas être importante. Une semaine plus tard, quelqu'un d'autre prononce exactement la même idée, avec assurance et à voix haute, et il ne te reste qu'à accepter, honteux, ton propre avis venu de la main d'un autre. Cette scène, Ralph Waldo Emerson l'a décrite il y a presque deux siècles, et pour lui ce n'était pas un petit ennui mais la maladie principale de l'homme.
En 1841, Emerson, ancien pasteur d'une petite ville, Concord, publie douze essais : sur l'histoire, l'amour, l'amitié, la prudence, l'héroïsme, l'art. Une même pensée traverse tout le recueil. Selon Emerson, tous les hommes partagent une seule raison, et chacun y a un accès direct. Donc ce que tu vois vraiment de tes propres yeux peut être juste aussi pour les autres, et il n'est pas nécessaire de demander d'abord la permission aux livres, aux traditions et à la majorité.
Le cœur du recueil tient en deux essais. « Confiance en soi » explique pourquoi il faut écouter son propre jugement et ce qui empêche de le faire. « Compensation » montre que ce n'est pas une invitation à l'égoïsme : le monde, selon Emerson, fonctionne comme une balance, et il faut payer pour tout.
C'est une philosophie, pas un mode d'emploi, et on peut la contester. La suite de l'argument avance pas à pas : la peur du mécontentement des autres, la peur de se contredire, la question de ce à quoi il faut vraiment se fier, le prix de chaque chose et la force qui naît de la faiblesse.
Un sourire qui te crispe le visage
Emerson connaissait un homme qui, un jour, dans un élan de ferveur religieuse, cessa de dire des compliments et des banalités mondaines. À chaque rencontre, il abordait l'essentiel et s'adressait directement à la conscience de son interlocuteur. D'abord, tout le monde crut qu'il avait perdu la raison. Mais il ne reculait pas, et peu à peu il arriva quelque chose d'inattendu : aucune de ses connaissances n'essayait plus de lui mentir ni de s'en tirer par des bavardages sur les prix et les nouvelles. Sa franchise poussait les autres à répondre sur le même ton.
Emerson raconte cette histoire pour montrer à quel point nous vivons rarement ainsi. Selon lui, la société ressemble à une société par actions où l'on paie son pain avec sa liberté : chacun accepte de donner une part de lui-même pour obtenir plus sûrement sa part. La vertu la plus demandée y est le conformisme, c'est-à-dire la disposition à penser et à agir comme tout le monde.
Cela a un prix, et Emerson le nomme. Les coutumes qui sont mortes depuis longtemps pour toi dispersent tes forces. Tu soutiens une Église à laquelle tu ne crois plus, tu votes pour un parti par habitude, et derrière tous ces paravents on ne distingue plus qui tu es vraiment. Il se souvient d'un prédicateur dont on sait d'avance qu'il ne dira rien de vivant, parce qu'il s'est promis de ne regarder que le côté autorisé de la question. Et dans une compagnie où l'on se sent mal à l'aise apparaît le « sot visage de l'approbation », un sourire forcé qui crispe les muscles.
Pourquoi est-il si difficile de s'arrêter ? Parce que le monde punit la différence par le mécontentement. Emerson propose de l'évaluer avec lucidité : les visages renfrognés de la foule, comme ses sourires, n'ont en général pas de raison profonde ; on les met et on les enlève « selon le vent et le journal du jour ». Dans l'essai sur la prudence, il ajoute : tu crains ton voisin, mais ton voisin te craint aussi. De loin, les gens menacent, mais de près ils se révèlent aussi peu sûrs d'eux que toi.
Emerson n'appelle pas non-conformiste celui qui contredit tout le monde, mais celui qui vérifie d'abord si ce que l'on tient pour bon est vraiment bon. Son conseil est bref : fais ton travail, et je te reconnaîtrai.
L'auteur
Ralph Waldo Emerson (1803-1882), philosophe, poète et essayiste américain, ancien pasteur, figure majeure du transcendantalisme. Les « Essais, première série » ont paru en 1841.
Tous les livres de l'auteur: Ralph Waldo Emerson
Notions du livre
- Shakespeare
- Socrate
- Copernic
- Galilée
- intuition
- New Hampshire
- Concord: Petite ville de l'État américain du Massachusetts, où Emerson a vécu la plus grande partie de sa vie.
- compensation: Chez Emerson, la loi selon laquelle chaque gain a son prix et chaque perte sa réparation. C'est une idée philosophique de l'auteur, et non une loi de la nature démontrée.
- conformisme: Disposition à penser et à agir comme il se fait autour de soi, en s'adaptant à l'opinion de la majorité.
- non-conformiste: Personne qui n'accepte pas le convenu sans examen et vit selon son propre jugement. Chez Emerson, c'est avant tout celui qui vérifie si ce que l'on tient pour bon l'est vraiment.
- bordées: Trajet d'un voilier qui remonte le vent non en ligne droite, mais en virant tantôt d'un bord, tantôt de l'autre.
- Âme universelle: Nom qu'Emerson donne à la raison unique, commune à tous les hommes et à toute la nature. C'est une conception philosophique et religieuse de l'auteur, non une notion scientifique.
- Vermont: Petit État rural du nord-est des États-Unis, voisin du New Hampshire.
- banian: Figuier tropical qui émet des racines aériennes et se développe en un véritable bosquet à l'ombre large.
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