Hobbes et le respect des autres et de soi
Elena Irrera, 2017
Peut-on se respecter là où il n'y a ni lois ni juges, et où chacun a peur de chacun ? Dans un chapitre du recueil « The Roots of Respect », Elena Irrera trouve chez Thomas Hobbes plusieurs formes de respect, même dans la guerre de tous contre tous. Ce récit du chapitre te montre comment l'honneur devient un prix, ce qui distingue le respect de soi de la vaine gloire et pourquoi, chez Hobbes, l'égalité commence par la peur.
Pour qui
Pour celles et ceux qui veulent comprendre d'où vient le respect entre les êtres humains, pourquoi la lutte pour le statut tourne si facilement à l'hostilité et sur quoi repose le vrai respect de soi. Et pour tous ceux qui s'intéressent à Hobbes en dehors des manuels.
La valeur d'un homme, comme celle de toute chose, est son prix : autant qu'on donnerait pour l'usage de sa puissance. Elle n'est donc pas absolue et dépend du besoin et du jugement d'autrui.
Une guerre où personne ne tire
Imagine un village sans police, sans tribunal et sans règles communes. Les voisins ne se battent pas encore. Mais chacun ferme sa porte à triple tour et ignore ce que prépare celui qui vit derrière la clôture. C'est ainsi que le philosophe anglais Thomas Hobbes décrivait l'état de nature : la vie des êtres humains sans État, avant son apparition ou après son effondrement.
Pour cette vie-là, Hobbes a un nom célèbre : la guerre de tous contre tous. Pour lui, la guerre n'est pas forcément une bataille. Ce qui compte, c'est la méfiance et la peur. Là où elles règnent, écrit Hobbes, il n'y a de place ni pour le travail, ni pour les arts, ni pour la société, et le pire de tout est la peur constante d'une mort violente.
On pourrait croire que le respect n'a aucune chance de naître ici. Elena Irrera montre le contraire dans son chapitre. Même dans une telle guerre, les gens respectent les autres et se respectent eux-mêmes, mais de différentes façons : pour la gloire, pour la supériorité, pour la capacité de nuire et enfin parce que l'autre a les mêmes besoins légitimes. Chez Hobbes, chaque forme de respect repose sur la même chose : la reconnaissance d'une puissance, la sienne ou celle d'autrui.
Au programme : sept étapes, de la course à la première place au respect de soi, puis jusqu'à l'égalité qui naît de la peur. Commençons par ce pour quoi les gens se disputent.
Une course où il n'y a qu'une récompense : arriver premier
Hobbes trouve dans la nature humaine trois causes principales de discorde. La première, la rivalité, pousse à attaquer pour le profit. La deuxième, la méfiance, pousse à attaquer pour la sécurité. La troisième, la soif de gloire, pousse à attaquer pour la réputation.
Dans un ouvrage de jeunesse, Hobbes compare la vie à une course qui n'a d'autre but et d'autre couronne que d'être devant tous les autres. La gloire, la réputation et l'honneur ne peuvent pas être distribués à parts égales : si l'un les a, l'autre en est privé. Ce genre de rivalité porte un nom issu de la théorie des jeux : le jeu à somme nulle.
Irrera remarque que le problème ne vient pas de l'absence d'un bien commun : des buts différents éloigneraient plutôt les gens les uns des autres. Selon Hobbes, le mal vient du désir d'être et de paraître supérieur aux autres. Ce désir naît d'une aspiration plus profonde encore : une soif insatiable de pouvoir après pouvoir, qui ne cesse qu'avec la mort.
Imagine deux collègues qui visent la même promotion. Il ne suffit pas à chacun de bien travailler, il a besoin d'être remarqué avant l'autre. La rivalité pour la richesse, les honneurs et le pouvoir, écrit Hobbes, mène à l'hostilité, parce que le chemin de l'un vers son but passe par la soumission, l'éviction ou le rejet de l'autre.
La leçon pour aujourd'hui est simple : tant que le respect est distribué comme un prix pour la première place, il n'y en aura jamais assez pour tout le monde.
L'auteur
Elena Irrera écrit sur l'histoire de la philosophie. Ce récit reprend l'un de ses chapitres du recueil collectif « The Roots of Respect : A Historic-Philosophical Itinerary », paru chez De Gruyter en 2017.
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Notions du livre
- Hobbes
- Aristote
- Hudson
- état de nature: Notion de Hobbes : la vie des êtres humains sans pouvoir commun, sans lois ni juges. On l'appelle aussi l'état naturel. Pour Hobbes, c'est à la fois un modèle de pensée et l'état dans lequel un État affaibli risque de retomber.
- guerre de tous contre tous: Célèbre expression de Hobbes, en latin bellum omnium contra omnes. C'est ainsi qu'il appelle l'état de nature, où l'essentiel n'est pas les combats, mais la méfiance et la peur permanentes.
- jeu à somme nulle: Notion de la théorie des jeux : une situation où le gain d'un participant est exactement égal à la perte des autres.
- respect évaluatif: Une haute opinion d'une personne pour l'une de ses qualités : son savoir-faire, son intelligence, sa fiabilité. Irrera emprunte cette notion au chercheur Hudson.
- révérence: Chez Hobbes, l'opinion qu'une autre personne peut nous faire aussi bien du bien que du mal, mais qu'elle ne nous veut pas de mal.
- Rawls: John Rawls, philosophe américain, auteur de « Théorie de la justice » (1971), où le respect de soi est présenté comme l'un des biens les plus importants pour une personne.
- magnanimité: Chez Hobbes, une gloire fondée sur une expérience juste : l'assurance que ta puissance suffit pour atteindre ton but ouvertement.
- fausse gloire: Chez Hobbes, une opinion erronée sur soi, nourrie par la rumeur et par la confiance des autres, et non par sa propre expérience.
- vaine gloire: Chez Hobbes, le fait de s'attribuer des capacités que l'on sait soi-même ne pas avoir. La vaine gloire ne mène à aucun acte, mais, selon Hobbes, elle attise les affrontements.
- droit naturel: Chez Hobbes, le droit de chaque être humain, dans l'état de nature, à toutes choses : faire ce qu'il veut et utiliser ce qu'il veut pour se préserver.
- respect de l'obstacle: Notion de Hudson : le respect envers ce qui peut faire échouer nos projets. Irrera y voit chez Hobbes le germe d'un respect égal.
- loi de nature: Chez Hobbes, une règle générale que découvre la raison. La première de ces lois commande de rechercher la paix, la deuxième de renoncer au droit à toutes choses, à égalité avec les autres.
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