Je te hais, ne me quitte pas. Le trouble borderline et comment le comprendre
Jerold Kreisman, Hal Straus, 1989
« Je te hais », puis une minute plus tard : « Ne pars pas. » Le psychiatre Jerold Kreisman explique ce qu’est le trouble de la personnalité borderline : d’où il vient, à quoi ressemble de l’intérieur une semaine ordinaire de la personne qui en souffre, quoi dire au moment de la tempête, et ce que l’on sait aujourd’hui du traitement. Le livre ne pose pas de diagnostic, il explique le mécanisme.
Pour qui
Pour celles et ceux qui veulent comprendre de l’intérieur le trouble de la personnalité borderline : les personnes concernées, leurs proches et tous ceux qui veulent savoir ce qui se cache derrière les réactions vives.
La personne borderline souffre d’une sorte d’« hémophilie émotionnelle » : elle n’a pas de mécanisme qui permette d’arrêter le saignement.
De quoi parle ce livre
Jennifer, vingt-huit ans, est admise à l’hôpital pour des douleurs abdominales. Les examens ne trouvent rien. Le médecin qui la suit depuis cinq ans ne trouve pas d’explication, et Jennifer refuse de l’entendre : si les analyses sont propres, c’est qu’elle a tout imaginé, et si elle n’a pas tout imaginé, c’est qu’elle est folle. Dans sa tête, il n’existe pas de troisième possibilité.
Cette histoire ouvre le livre du psychiatre Jerold Kreisman et du journaliste Hal Straus, le premier livre sur le trouble de la personnalité borderline qui ne s’adresse pas aux médecins. La troisième édition, parue en 2021, ajoute ce qui n’existait pas en 1989 : ce que l’on sait aujourd’hui de la biologie du trouble, de ses causes et de la manière dont il se traite.
Au programme : d’où vient le mot « borderline », ce qui est hérité à la naissance et ce qui se construit pendant l’enfance, à quoi ressemble de l’intérieur une semaine ordinaire, quoi dire au moment de la tempête, et ce que de longues observations ont montré. Ce dernier point a surpris les médecins eux-mêmes.
Une précision. Le livre explique un mécanisme, mais il ne pose pas de diagnostic : reconnaître dans une description un trait familier ne suffit pas à identifier le trouble.
Idée 1. Le mot « borderline » décrit une querelle de médecins, non une personne
Pourquoi ce trouble porte-t-il un nom aussi étrange ? La cause n’est pas la personne, mais une vieille querelle entre médecins. Les psychiatres du siècle dernier répartissaient les patients en deux camps : la névrose, quand le lien avec la réalité est préservé, et la psychose, quand il est rompu. Certains ne rentraient ni dans l’un ni dans l’autre, et on les a appelés « borderline », c’est-à-dire vivant à la frontière.
Aujourd’hui, le trouble de la personnalité borderline est un diagnostic à part entière. Selon les auteurs, son essence est la difficulté à gérer des émotions fortes et à conserver une image stable de soi et des relations. Le manuel américain DSM énumère neuf signes, et le diagnostic exige qu’au moins cinq d’entre eux soient présents. Parmi eux : la peur d’être abandonné, des relations orageuses, une image de soi instable et l’impulsivité. Puis l’automutilation, les variations d’humeur et le sentiment chronique de vide. Enfin les accès de colère et la perte passagère du contact avec la réalité sous stress. Les auteurs les regroupent en quatre ensembles : l’humeur, l’impulsivité, les relations et les distorsions de la pensée.
Voici un calcul qui explique toute la confusion autour du diagnostic. Cinq signes sur neuf peuvent se combiner de cent vingt-six façons différentes. Sous un même nom se cachent au moins cent vingt-six profils distincts, et deux personnes ayant le même diagnostic peuvent ne presque rien avoir en commun.
D’où l’erreur principale du lecteur : transformer la liste en questionnaire et se l’appliquer, ou l’appliquer à un proche. Selon les études, le TPL concerne environ une à deux personnes sur cent, alors qu’un seul trait de la liste se rencontre chez bien davantage de gens, et ne signifie rien en soi.
Ce que cela veut dire pour toi : reconnaître une personne dans une description, c’est reconnaître un faisceau de signes, et non la personne elle-même.
Deux personnes avec le même diagnostic. L’une a changé trois fois de travail en un an et se coupe les bras. L’autre, vue de l’extérieur, n’a rien fait de remarquable, mais chaque soir elle ressent un vide qu’elle ne sait pas comment combler. Chacune présente cinq signes sur neuf, et ce ne sont pas les mêmes cinq.
Le diagnostic décrit non un portrait unique mais une zone où les portraits sont très différents, si bien que la question « ressemble-t-il ou non ? » est presque toujours vaine.
L'auteur
Jerold Kreisman est un psychiatre américain qui a longtemps travaillé avec des personnes souffrant d’un trouble de la personnalité borderline. Hal Straus est un journaliste qui a écrit avec lui le premier livre sur ce trouble destiné au grand public.
Tous les livres de l'auteur: Jerold Kreisman, Hal Straus
Notions du livre
- névrose
- clivage
- pleine conscience
- DSM
- Trouble de la personnalité borderline
- Psychose: État dans lequel le lien avec la réalité est rompu : délires ou hallucinations sont possibles. En psychiatrie du siècle dernier, on l’opposait à la névrose.
- Impulsivité: Tendance à agir sous l’effet du moment, sans marquer de pause pour réfléchir aux conséquences. L’un des neuf signes de la liste du DSM.
- Hémophilie émotionnelle: Image tirée du livre, non un terme médical : comme dans l’hémophilie le sang ne se coagule pas, ici l’émotion qui monte ne s’arrête pas.
- Linehan: Marsha Linehan, psychologue américaine, créatrice de la thérapie comportementale dialectique et de la théorie biosociale du TPL. Elle a raconté publiquement avoir elle-même été soignée, jeune, pour un état grave.
- Vulnérabilité émotionnelle: Dans le modèle de Linehan, une caractéristique du système nerveux qui comporte trois éléments : un seuil de réaction bas, une force de réaction élevée et un retour lent au calme.
- Héritabilité: Mesure statistique : la part des différences entre les personnes d’une population qui s’explique par des différences génétiques. Elle ne dit rien d’une personne prise isolément.
- Théorie biosociale: Modèle de Marsha Linehan qui explique le TPL par la combinaison d’une vulnérabilité émotionnelle innée et d’un environnement qui déprécie les sentiments de l’enfant. C’est un modèle, non une cause prouvée.
- Environnement invalidant: Environnement dans lequel les sentiments d’une personne reçoivent régulièrement la réponse qu’ils n’existent pas ou qu’ils sont inadéquats. Terme de la théorie biosociale ; la dépréciation peut aussi être très bienveillante.
- Sentiment chronique de vide: Signe du TPL : un sentiment durable de vacuité intérieure, distinct à la fois de la tristesse et de l’ennui.
- Méthode SET: Procédé de Kreisman pour une conversation difficile : soutien, empathie et vérité, dans cet ordre. Technique d’auteur, non un protocole clinique.
- Thérapie comportementale dialectique: Méthode conçue par Marsha Linehan spécialement pour le TPL. Elle combine un travail individuel et un groupe où l’on exerce quatre séries de compétences.
- Thérapie des schémas: Méthode de psychothérapie qui travaille sur les schémas de perception de soi et des autres, installés depuis l’enfance. L’une des approches utilisées pour le TPL.
- Mentalisation: Capacité à comprendre quelles intentions et quels sentiments se cachent derrière les actes, les siens et ceux des autres. Une méthode de traitement distincte est construite sur son entraînement.
- Zanarini: Mary Zanarini, chercheuse américaine qui a suivi pendant des années le même groupe de personnes atteintes de TPL. Ses travaux ont montré comment le trouble évolue avec les années.
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