Devenir une personne. Regard sur la psychothérapie
Carl Rogers, 1961
Pourquoi les conseils, même justes, aident-ils si rarement ? Carl Rogers a aidé des gens pendant plus de trente ans et a compris qu'ils ne changent pas quand on les corrige, mais quand on peut être soi-même à côté d'eux. Il explique comment cela fonctionne dans toutes les relations : avec les enfants, le partenaire, les amis et soi-même.
Pour qui
Pour tous ceux qui sont las de faire semblant, qui veulent mieux entendre leurs proches et comprendre pourquoi les gens changent quand on les accueille au lieu de les corriger.
Le paradoxe curieux est que, lorsque je m'accepte tel que je suis, je change.
La question que Rogers s'est posée à nouveau
Imagine qu'un proche vienne te voir bouleversé. Tu vois tout de suite son erreur et tu commences à lui expliquer quoi faire. Il hoche la tête, puis repart aussi malheureux qu'il est venu. Ça te parle ? Carl Rogers, dont le métier était d'aider les gens, a commencé à peu près de la même manière.
Au début de son parcours, Rogers se demandait, selon ses propres mots : comment guérir cette personne, la corriger, la changer ? Plus tard, la question est devenue autre : comment créer une relation que cette personne pourra utiliser pour grandir ? Tout le livre « Devenir une personne » est né de ce virage. Rogers n'écrit pas en savant depuis sa chaire, mais à la première personne, en homme qui a tout éprouvé sur lui-même. L'expérience, dit-il, est pour lui l'autorité suprême, au-dessus de toute théorie, y compris la sienne. Le livre lui-même est un recueil de ses articles et de ses exposés, et dans chacun il vérifie une seule idée : l'être humain ne change pas quand on le corrige, mais quand on peut être soi-même à ses côtés.
Rogers était convaincu que cela ne concerne pas seulement le cabinet du psychothérapeute. Il transpose lui-même ses conclusions aux parents et aux enfants, aux enseignants et aux élèves, aux responsables et à leurs équipes, à la vie de famille. C'est pourquoi ce livre parle de ta vie : pourquoi le faux-semblant éloigne les gens, pourquoi l'acceptation est plus forte que la critique, pourquoi une dispute finit dans une impasse et comment cesser de vivre selon les attentes des autres.
Six chapitres t'attendent. On y trouve la mère d'un garçon difficile, qui n'a parlé de l'essentiel que lorsque Rogers a renoncé, une règle simple pour n'importe quelle dispute, et l'idée qu'une bonne vie ressemble non pas à un point d'arrivée, mais à une route. Commençons par la façon dont Rogers a compris qu'il se trompait.
Celui qui a mal sait où ça fait mal
Jeune, Rogers travaillait dans un centre de consultation pour enfants à Rochester. Un jour, on lui amena un garçon au comportement très difficile. La mère était une femme intelligente, et Rogers pensait que la cause était claire : dans la petite enfance, elle rejetait son fils. Séance après séance, il la conduisait doucement vers cette idée. Rien ne marchait.
Au bout du compte, Rogers renonça. Il dit qu'ils avaient tous les deux fait de leur mieux, mais que, visiblement, cela ne marchait pas, et qu'il valait peut-être mieux arrêter. La mère accepta, dit au revoir et se dirigea vers la porte. Mais sur le seuil elle se retourna et demanda si on acceptait aussi les adultes en consultation. Quand elle entendit « oui », elle dit qu'elle aimerait de l'aide pour elle-même, revint s'asseoir et commença à parler de son désespoir, de ses difficultés conjugales, de son sentiment d'échec et de son désarroi. Tout ce que Rogers lui avait si soigneusement expliqué auparavant n'avait rien à voir avec cela. Le véritable travail ne commença qu'alors, et il fut finalement couronné de succès.
De cette histoire, Rogers a tiré l'idée sur laquelle repose toute son approche : c'est la personne elle-même qui sait où ça fait mal, et non celui qui l'écoute. Il a formulé son idée sans détour : plutôt que de montrer son intelligence et son savoir, mieux vaut faire confiance au client pour choisir la direction. Rogers a choisi le mot « client » plutôt que « patient » à dessein : la personne n'est pas un malade qu'on répare, mais un adulte qui cherche lui-même son chemin.
Imagine un guide qui te conduit à travers une ville inconnue jusqu'au monument qu'il a choisi. Il a raison à propos de la beauté de la cathédrale, mais toi, il te fallait la gare. C'est ainsi que fonctionne toute aide qui connaît d'avance la réponse. Un diagnostic tout prêt, même juste, répond souvent à la mauvaise question.
L'erreur que nous commettons sans cesse est de confondre compréhension et suggestion. On croit que, puisqu'on voit la cause, il suffit de la nommer. Mais une personne à qui l'on nomme la cause avant qu'elle soit prête à la voir se défend en général. C'est exactement ce que faisait la mère à Rochester, et tant que Rogers insistait, la conversation n'avançait pas.
Que retenir ? Quand quelqu'un se confie à toi, retiens ton explication au moins quelques minutes. Demande-lui ce qui est le plus pénible pour lui en ce moment, et laisse-le dire par où commencer. Il se peut que la conversation prenne une tout autre direction que celle que tu avais prévue. Ce sera justement le signe que l'essentiel a été entendu.
L'auteur
Carl Rogers (1902-1987), psychologue américain, l'un des fondateurs de la psychologie humaniste et créateur d'une approche où la personne est au centre, et non une méthode. « Devenir une personne » reste son livre le plus connu.
Tous les livres de l'auteur: Carl Rogers
Notions du livre
- empathie
- Rochester
- Kierkegaard
- Client: C'est ainsi que Rogers appelait la personne qui venait chercher de l'aide, au lieu du mot « patient » : pour souligner qu'il ne s'agit pas d'un malade, mais d'un adulte qui cherche lui-même son chemin.
- Congruence: Terme de Rogers : la concordance entre ce que la personne vit, ce qu'elle perçoit en elle-même et ce qu'elle montre aux autres. Pour Rogers, c'est l'une des conditions des relations qui aident.
- Considération positive inconditionnelle: Terme de Rogers : accepter la personne tout entière, avec tous ses sentiments, sans la condition « je t'apprécierai si tu deviens autre ». Ce n'est pas l'approbation de chaque acte.
- Façade: Image tirée du livre : le masque que la personne montre aux autres, parfois sans même s'en rendre compte. Ce n'est pas un terme scientifique.
- Ouverture à l'expérience: Chez Rogers : la disposition à remarquer et à accepter tout ce que la personne vit, sans se protéger et sans se détourner de ce qui est désagréable.
- Personne pleinement fonctionnelle: Image de Rogers pour la personne qui avance vers une bonne vie : ouverte à l'expérience, vivant dans le présent et se faisant confiance. Une description d'une direction, non un idéal ni un diagnostic.
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