Psychologie des foules
Gustave Le Bon, 1895
Pourquoi des gens paisibles, dans une foule, votent-ils pour des exécutions, voient-ils un radeau qui n'existe pas et croient-ils à un slogan que personne ne sait expliquer ? En 1895, Gustave Le Bon a décrit comment naît « l'âme de la foule » et quels procédés les chefs emploient pour la conduire. Tu découvriras sa théorie, ses points forts et ce qui y a vieilli, et tu apprendras à repérer la voix de la foule dans ta propre tête.
Pour qui
Pour ceux qui remarquent qu'en meeting, dans un stade ou dans les commentaires, ils pensent autrement que seuls, et veulent comprendre comment les mots, les images et les chefs mènent une foule.
Dans la foule, l'homme n'est qu'un grain de sable parmi d'autres grains, que le vent soulève où il veut.
Des gens paisibles qui votaient des exécutions
Imagine une assemblée de gens qui, en temps ordinaire, seraient des notaires paisibles et des juges honnêtes. Seul, aucun d'eux n'aurait envoyé un innocent à la mort. Réunis, ils votent les mesures les plus cruelles, envoient à la guillotine leurs propres camarades et finissent par signer leur propre sentence. C'est ainsi que Gustave Le Bon décrit la Convention, l'assemblée qui gouverna la France pendant les années révolutionnaires. Billaud-Varenne, l'un de ses membres, rappelait plus tard : les décisions qu'on leur reprochait, personne n'en voulait encore la veille du vote ; c'était la crise elle-même qui les avait fait naître.
Le Bon, médecin de formation et chercheur en sociologie, publie ce livre en 1895. Il est persuadé qu'une ère des foules commence, où l'opinion des masses pèse plus que celle des rois et des ministres. Il pose une question qui sonne d'aujourd'hui : pourquoi un homme dans une foule pense-t-il et agit-il autrement que seul ? Sa réponse : la foule n'additionne pas les gens comme des chiffres dans une colonne. Elle crée un être nouveau, doté de sentiments propres, et la raison s'y affaiblit.
Il s'agit d'une théorie, non d'un compte rendu d'expériences. Le Bon s'appuie sur l'histoire des révolutions françaises, sur des articles de journaux et sur ses propres observations. Une bonne part du livre appartient à son siècle : il explique le comportement des foules par la « race », compare la foule aux femmes et aux « sauvages », et méprise les masses. Ces idées sont depuis longtemps rejetées, et nous ne les reprenons pas ici. Des recherches ultérieures contestent aussi l'essentiel : les gens dans une foule perdent moins souvent leur personnalité qu'ils n'agissent au nom de leur groupe. Mais son récit des procédés qui mènent une foule ressemble à la description du fil d'actualité d'aujourd'hui.
Ce qui suivra sur les réseaux sociaux et les rassemblements est une application des idées de Le Bon à notre temps, et non des conseils de l'auteur. Commençons par la principale transformation.
Le grain de sable que le vent soulève
Dans la nuit du 4 août 1789, les nobles français siégeant parmi les députés renoncèrent d'un seul élan à leurs privilèges. Pour leur ordre, c'était un immense sacrifice. Le Bon est convaincu qu'aucun de ces hommes, seul, n'y aurait consenti. Dans la foule, écrit-il, l'avare devient généreux, le sceptique se met à croire, le lâche se transforme en héros, et l'homme honnête peut devenir un criminel.
Que s'est-il passé ? Pour Le Bon, la foule au sens psychologique n'est pas n'importe quel rassemblement de gens. Mille passants sur une place ne forment pas encore une foule. Mais une demi-douzaine de personnes peut en devenir une, et même tout un peuple, si un événement fort tourne les sentiments et les pensées de tous dans le même sens. Alors la personnalité consciente de chacun s'efface, et naît ce qu'il appelle l'âme collective : un être temporaire, aux propriétés qui lui sont propres.
Il compare cela à la chimie. Un acide et une base, une fois réunis, donnent une substance aux propriétés tout autres. Dans la foule, la moyenne des esprits ne se forme pas. Devient commun ce qui unit les gens : instincts, passions, sympathies. Ce qui les distingue, l'intelligence et l'instruction, s'éteint. Dans la foule, écrit Le Bon, c'est la bêtise qui s'accumule, et non l'intelligence.
Il nomme trois causes de cette transformation.
• Anonymat. L'homme sent la force du nombre et cesse de répondre de lui-même : la foule est anonyme, donc personne n'est responsable de rien.
• Contagion. Chaque sentiment et chaque geste passent au voisin, et l'homme sacrifie facilement son intérêt propre à l'élan commun.
• Suggestibilité. Le Bon compare l'homme dans la foule à celui qui est sous hypnose et exécute les ordres d'autrui. C'est une image de la science de son temps, non un mécanisme prouvé.
Le verdict de Le Bon est sévère : dans la foule, l'homme descend de plusieurs marches sur l'échelle de la civilisation. Mais cette même foule peut accomplir un exploit qu'un isolé n'oserait pas, et tout dépend de ce qu'on lui a suggéré.
Application à aujourd'hui : si, dans un chat, à un rassemblement ou sous un message, tout t'apparaît soudain clair en même temps que tous les autres, remets ta décision au moment où tu te retrouveras seul avec toi-même.
L'auteur
Gustave Le Bon (1841–1931) était médecin de formation, voyageur et chercheur en sociologie. *Psychologie des foules* est devenu son livre le plus célèbre.
Tous les livres de l'auteur: Gustave Le Bon
Notions du livre
- Wallace
- Napoléon
- suggestibilité
- Tocqueville
- Pascal
- hypnose
- Convention: La Convention nationale, l'assemblée qui gouverna la France de 1792 à 1795, pendant les années les plus violentes de la Révolution.
- Billaud-Varenne: Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, membre de la Convention et du Comité de salut public pendant la Terreur révolutionnaire.
- prestige: Chez Le Bon, ce nom désigne un pouvoir particulier qu'une personne, une idée ou une chose exerce sur l'esprit des gens et qui les empêche de juger avec esprit critique. C'est sa notion, non un terme scientifique.
- Belle-Poule: Une frégate militaire française. Le cas de son équipage, Le Bon le reprend d'un livre d'un officier de marine sur les courants marins.
- Defosse: Un amiral français qui commandait le navire d'où l'on mit à la mer une embarcation vers un radeau imaginaire.
- Davey: Un chercheur anglais qui présentait des phénomènes « spirites » à l'aide de simples tours de passe-passe, pour vérifier la fiabilité des témoignages.
- séance spirite: Une réunion où l'on prétend communiquer avec les esprits des morts. Au XIXe siècle, ces séances étaient un divertissement à la mode.
- tour Eiffel: La tour de fer de Paris, haute d'environ 300 mètres, construite pour l'Exposition universelle de 1889, six ans avant la parution du livre.
- César: Jules César, chef militaire et dictateur romain, assassiné par des conjurés en 44 avant notre ère.
- Marc Antoine: Marc Antoine, chef militaire romain et compagnon de César. Après l'assassinat de César, son discours tourna le peuple contre les conjurés.
- république fédérative: Un État dont les régions ou les provinces décident elles-mêmes de nombreuses affaires. En Espagne, en 1873, chacun comprenait ce slogan à sa façon.
- Consulat: Le régime de la France de 1799 à 1804, quand le pouvoir appartenait à trois consuls, en réalité à Napoléon Bonaparte. Il fut suivi de la proclamation de l'Empire.
- taille: Le principal impôt direct de l'ancienne France, d'avant la Révolution, payé surtout par les paysans.
- gabelle: L'impôt sur le sel de l'ancienne France, d'avant la Révolution, l'un des plus détestés.
- Louvre: L'ancien palais royal de Paris. Pendant le siège de Paris de 1870–1871, le gouvernement y siégeait ; aujourd'hui, c'est un musée.
- Bonaparte: Le nom de famille de Napoléon. Au début de sa carrière, avant de devenir empereur, il était connu sous le nom de général Bonaparte.
- Augereau: Pierre Augereau, général français de l'époque révolutionnaire, puis maréchal de Napoléon.
- Lesseps: Ferdinand de Lesseps, diplomate et entrepreneur français qui dirigea la construction du canal de Suez. La tentative de construire le canal de Panama se termina par une faillite et un grand procès.
- canal de Suez: Un canal maritime en Égypte, entre la Méditerranée et la mer Rouge, ouvert en 1869.
- canal de Panama: Un canal traversant l'isthme de Panama, entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique. La compagnie de Lesseps fit faillite en 1889 ; les Américains achevèrent le canal en 1914.
- Robespierre: Maximilien Robespierre, l'un des chefs de la Révolution française, responsable de la Terreur jacobine. Exécuté en 1794.
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